_ Renforcer les capacités de femmes sur la chaîne de valeur du cacao

Témoignage de Chloé, responsable Empow'Her Côte d'Ivoire

Comment est né le projet et qui est votre partenaire Cargill ? 

Empow’Her s’implique depuis plusieurs années auprès d’entreprises ou d’institutions qui souhaitent transformer leurs chaînes de valeur agricoles et faire en sorte qu’elles soient plus bénéfiques aux femmes. C’est donc en 2019 que nous avons rencontré l’entreprise Cargill qui nous a parlé de son projet en collaboration avec l’IFC d’accompagner des femmes dans le secteur cacaoyer en Côte d’ivoire, secteur très clairement marqué par un grand nombre de problématiques sociales et environnementales.

Cargill est un grand groupe agroalimentaire américain qui achète des quantités faramineuses de cacao en Côte d’Ivoire. Ils doivent prendre en compte des enjeux de développement durable : lutte contre le travail des enfants, pour l’autonomisation des femmes et la production écoresponsable. L’IFC (International Finance Corporation) est la branche de la Banque Mondiale qui s’occupe de clients privés, dont Cargill qui fait l’objet d’un soutien dans le développement de sa politique RSE pour initier des projets durables.

Ce projet commun est né du constat que la chaîne cacaoyère est à 94% gérée par des hommes alors que la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de cacao, soit une des activités économiques les plus importantes du pays. Mais la gestion des hommes ne signifie pas l’absence des femmes : ces dernières contribuent en effet en moyenne à 40 % de la production. Mais comme dans beaucoup d’autres secteurs, elles sont incluses de manière trop informelle et ne perçoivent donc pas la juste valeur économique liée à leurs activités dans ce secteur. Elles travaillent sur les parcelles qui sont détenues par leurs maris (l’accès à la terre étant toujours un sujet de taille en Côte d’Ivoire) sans pour autant être rémunérées et que leur contribution soit socialement acceptée. Aujourd’hui, il faut pouvoir reconnaître ces femmes et leur permettre de se concentrer pleinement sur le développement d’activités pour s’émanciper économiquement et être en mesure de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles.

À ce stade, nous entamons notre deuxième année de partenariat avec succès. La collaboration avec Cargill et l’IFC repose sur une relation de confiance et un engagement quotidien des parties prenantes dans le suivi de nos actions. A tel point que nous initions en 2021, un nouveau projet entre Cargill et Pur Projet pour le compte du consortium Beyond Chocolate composé de l’IDH, dont l’ambition est de renforcer les capacités des femmes à créer des activités génératrices de revenus en lien avec l’agroforesterie.


"La chaîne cacaoyère est à 94% gérée par des hommes (...), alors que les femmes contribuent en moyenne à 40% de la production de cacao, elles sont incluses de manière trop informelle"

Chloé – Responsable Empow’her Côte d’Ivoire

Pourquoi les femmes ne sont pas reconnues dans le secteur cacaoyer ? 

Il y a beaucoup de biais socioculturels liés à la société patriarcale dans laquelle les femmes évoluent et le poids des traditions subsiste. Elles ne sont toujours pas considérées comme l’égale des hommes, surtout quand l’on sait que la Côte d’Ivoire s’affiche au 171ème rang sur l’indice d’égalité femmes-hommes ! On ne veut pas leur donner de pouvoir économique car cela voudrait dire qu’elles auraient les ressources pour s’émanciper, s’élever et être indépendantes.

Quel a été le dispositif mis en place par Empow’Her pour s’attaquer cette situation ?

Le programme que nous proposons permet d’offrir aux femmes des temps de formation collectifs et du coaching pour acquérir des savoir-faire, des compétences entrepreneuriales et le leadership qui leur permet de développer des projets d’entreprises durables. Les trois-quarts des projets portés par les femmes sont dans l’agriculture : plantation d’aubergine, de tomates, de maniocs, mais également des projets de petits commerces comme la coiffure, achat de pagne, la couture, la friperie, etc. Notre objectif est donc d’outiller les femmes pour les rendre plus autonomes et faire en sorte que leurs activités entrepreneuriales perdurent.

Concrètement sur le terrain, nous accompagnons chaque année 750 femmes réparties dans 10 régions de la Côte d’Ivoire qui se rendent toutes les semaines au sein d’une coopérative pour être formées par les formateur.trice.s de Empow’Her. Les formations hebdomadaires durent environ à 1 an. C’est un programme extrêmement dense qui crée une proximité qui nous permet de bien comprendre leurs besoins et d’y répondre. Nous touchons surtout des groupements de femmes, car c’est sous ce format qu’elles se formalisent pour s’entraider. Au démarrage du projet, certains groupements étaient déjà formés, d’autres non. C’était une belle surprise de voir que des groupements de femmes se sont créés à l’initiative du projet grâce à l’aide des coopératives pour bénéficier de la formation !

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"C'était une belle surprise de voir que des groupements de femmes se sont crées à l'initiative du projet grâce à l'aide des coopératives !"

Chloé – Responsable Empow’her Côte d’Ivoire

Quels sont les contenus de la formation ?

Il y a deux volets dans le projet, le premier qui concerne toutes les femmes membres des groupements qui ont une entreprise ou qui aimeraient en créer une, et le second uniquement avec les femmes leaders qui dirigent ces groupements.

Dans le premier volet de la formation, nous présentons aux femmes les concepts fondamentaux nécessaires à la gestion d’une petite entreprise prospère tels que la définition de son business, l’esprit entrepreneurial, la gestion financière simplifiée. Nous leur fournissons aussi des outils de gestion typiquement un livre de suivi commercial qui les aide à planifier et à gérer leur entreprise. Par le biais de discussions et d’activités pratiques, les participantes acquièrent les connaissances, les compétences et la confiance nécessaires pour se lancer.

Le deuxième volet permet aux femmes leaders d’aller plus en profondeur en les aidant dans la planification et la gestion de leur entreprise, en collaboration avec les coopératives locales de cacao. C’est à travers des formations collectives, des séances de coaching, qu’elles acquièrent des compétences en leadership, gouvernance de groupement, création d’une vision et d’une mission, gestion financière et organisation de leurs ressources.

Quel à été le moment le plus marquant dans cette mission pour toi ? 

Au démarrage du projet, nous avions visité 4 coopératives dont celle de Taabo. J’avais été particulièrement marquée par le manque d’enthousiasme des femmes lorsque nous leur avions présenté le programme de formation. Je pense qu’il y avait une forme de méfiance due à un “facteur inconnu”, elles leur demandaient bien ce que pouvaient leur apporter de telles formations dans leur vie de tous les jours au champ. Il était d’ailleurs ressorti du diagnostic préliminaire le besoin d’être financées et équipées mais quasiment jamais d’être formées.

Il faut dire que la plupart d’entre elles n’ont jamais eu la chance d’aller à l’école, elles se sentent bien éloignées de l’idée de pouvoir apprendre et gérer leur business de A à Z. C’est pourquoi nous mettons désormais un point d’honneur sur l’importance d’expliquer aux femmes ce que peut leur apporter concrètement les formations.

Au final Taabo a été un bel exemplaire de réussite tant dans l’engagement de la coopérative et l’implication des femmes dans leur auto-apprentissage. La coopérative a soutenu le projet avec la prise en charge du transport des femmes et l’animation de sessions de sensibilisation des maris. Les femmes étaient complètement transformées, et elles avaient pu développer des projets communs et personnels. Voir la fierté des femmes était un moment très fort !

"Il faut dire que la plupart d'entre elles n'ont jamais eu la chance d'aller à l'école, elles se sentent bien éloignées de l'idée de pouvoir apprendre à gérer leur business de A à Z"

Chloé – Responsable Empow’her Côte d’Ivoire

Quelle à été ta mission ?  

En tant que chargée de projets, j’assure l’atteinte des objectifs et je suis l’interlocutrice principale auprès des partenaires notamment Cargill et l’IFC. Mon rôle est de superviser les équipes dans le déploiement des activités sur le terrain, de les conseiller en cas de situations bloquantes, d’organiser et animer des groupes de travail visant à co-construire des outils de gestion de projets, et de faire le suivi de la consommation du budget.

J’ai également eu l’opportunité de me rendre à plusieurs reprises dans les coopératives pour participer à l’évaluation des formateur.trice.s et les appuyer pour la collecte de données dans le cadre de la mesure d’impact auprès des femmes bénéficiaires. Ces moments sur le terrain sont vraiment cruciaux, ils permettent de toucher du doigt la réalité opérationnelle !

Enfin, j’opère un suivi régulier pour partager les informations mise à jour aux partenaires durant les comités qui s’organisent toutes les deux semaines, et qui nous permettent d’arbitrer sur les différentes composantes du projet au vue de l’avancement des activités.

Gérer 10 points focaux éparpillés sur le territoire ce n’était pas toujours simple. Il y a une cohésion d’équipe à maintenir et des objectifs à atteindre avec des situations très disparates selon les localités. Il faut aussi pouvoir assurer la remontée d’informations en temps réel dans 10 localités en simultané pour assurer un suivi opérationnel régulier auprès des partenaires.

La distance géographique ne facilite pas le suivi. Les formateur.trice.s se situent dans des zones reculées souvent sans accès à l’eau, l’électricité, et le réseau. Ce n’est qu’aux termes de la première année

Des difficultés rencontrées sur l’année 2020 ?

Nous avons eu un double enjeu : Le Covid et les élections présidentielles. La crise sanitaire doublée de la crise politique nous a obligé à cesser les activités de formation pendant plus de deux mois. Il avait un fort risque de décrochage des femmes et de désengagement des coopératives. 

La première chose que nous avons faite a été de prendre régulièrement des nouvelles des femmes pour s’assurer de leur sécurité et de les garder motivées. Nous avons aussi adapté le programme de formation en leur proposant de travailler depuis leur domicile sur leurs plans d’affaires à travers des exercices pratiques. 

Parallèlement nous avons demandé à nos formateur.trice.s de suivre une formation en ligne sur les mesures des gestes barrières en communauté. À la reprise des activités en salle, ils.elles avaient pour rôle de sensibiliser à leur tour les femmes. Cargill a également contribué à l’achat de masques et de dispositifs pour laver les mains qui ont été installés dans chaque salle de formation.

À la reprise, nous avons eu la chance de revoir la quasi-totalité des participantes

Quels ont été les premiers résultats visibles sur ce projet  ?

Les sourires des femmes. De les voir si motivées, volontaires et en demande de nouvelles formations. D’un point de vue plus économique, l’éclosion de toutes ces nouvelles activités génératrices de revenus. Jeanne, qui par exemple, a lancé deux activités durant cette année de formation à nos côtés : une activité d’élevage de poulet et la culture d’un champ d’aubergines. L’autre résultat visible c’est leur affirmation. Les femmes sont moins réservées, plus sûres d’elles. Elles sont prises au sérieux par leur mari et leur communauté ! Certaines disent même déjà pouvoir soutenir la scolarisation de leurs enfants. 

"Les femmes sont moins réservées, et plus sûres d'elles : Elles sont prises au sérieux par leur mari et leur communauté ! "

Chloé – Responsable Empow’her Côte d’Ivoire

Qu’est-ce que tu as appris sur toi-même à travers cette expérience ?

Sans hésiter, le management et la gestionpilote lors du retour sur expérience avec l’équipe terrain à Abidjan, que j’ai pu avoir une idée plus précise des dysfonctionnements de fond.
Par exemple, le confort et la fidélisation de nos formateur.trice.s est devenu une priorité. Certain.e.s d’entre eux.elles parcourent jusqu’à 400 kilomètres porte-à-porte pour se rendre sur les lieux de formation chaque semaine. Cette année nous souhaitons couvrir leurs frais de déplacements afin qu’ils.elles être dans de meilleures conditions de travail. Pour moi, la gestion de l’Humain est la clé de voûte de la réussite de tous projets. 

Quelle est la suite pour les femmes qui ont été accompagnées ? 

Après un an d’accompagnement, une mesure d’impact à plus 6 mois est en cours de réalisation auprès des femmes leaders pour mesurer où elles en sont et si les plans d’actions ont bien été mis en œuvre.  Dans une logique de pérennisation, nous souhaitons renforcer la connexion à des réseaux d’achats, de fournisseurs et de distributeurs pour qu’elles soient en capacité de se fournir et de commercialiser leurs produits.  Le projet prévoit également une dotation par groupement pour encourager les femmes dans le développement de leurs activités, pour l’achat d’un système d’irrigation ou encore d’une machine de transformation. C’est un réel coup de pouce pour elles, déterminant dans leur développement ! Cette année nous avons tiré des leçons de la première année test comme le fait qu’il fallait renforcer la partie coaching. Nous allons créer un manuel papier qui sera distribué aux femmes pour faire elle-même une transmission de l’information auprès des membres. Ce manuel comprendra des points sur l’organisation du groupement, de la gestion financière, de la stratégie commerciale, des exercices pratiques…

"Le projet prévoir également une dotation par groupement (...) c'est un réel coup de pouce pour elles, déterminant dans leur développement !"

Chloé – Responsable Empow’her Côte d’Ivoire